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Disparition de Jacques Lévine : le temps des hommages !

Hommage de P. Meirieu, de Cécile Delannoy, texte de J. Levine du 3 octobre : non à la disparition des aides spécialisées à l’école !

lundi 27 octobre 2008, par CGT Educ’Action 94

Petit mot de la CGT Educ Action 94  :

À l’heure où l’école risque de devenir le lieu absolu de l’exclusion... à l’heure où l’enfant risque encore plus de maltraitances institutionelles, à l’heure où la psychanalyse est à nouveau attaquée .... comme dans les difficiles moments du passé....

À l’heure où les lieux et les pratiques émancipatrices pour l’Homme sont offensés, par le règne du capital .... qui fait de l’Homme un objet au service de la finance et du capital....

À cette heure même, vous partez, Monsieur Lévine !

Vous avez oeuvré, avec d’autres, pour que les pratiques de la psychanalyse, de la psychologie et celles de la pédagogie se rencontrent afin de les mettre au service de l’enfance et de ses professionnels. Les mettre au service de ces " Pères des Hommes" comme le disait si bien le vieil ami S. Freud ....

D’autres continueront le travail... le chemin... qui aujourd’hui se situe sur les sentiers de la résistance ... Nombre d’entre nous se sentiront orphelins !

Adieu Jacques Lévine ! Et merci ....


Hommage à J. Lévine : Le témoignage de Philippe Meirieu ( sur le site du Café Pédagogique : cliquez ICI )

De la confusion à l’espérance

Voici venu le temps de toutes les confusions. Notre société rêve d’une miraculeuse restauration de l’autorité, mais, en même temps, elle fait du caprice le modèle même du comportement « libéré ». Les adultes, de plus en plus assujettis aux technologies de l’immédiateté, enjoignent désespérément leurs enfants de « réfléchir avant d’agir ». Les éducateurs, inquiets devant les réactions de jeunes surexcités, tentent de camoufler les symptômes en ignorant systématiquement les causes du phénomène. En famille, les bouffées d’autoritarisme alternent, au gré des circonstances, avec un laisser-aller résigné. À l’école, on laisse des coagulations d’élèves indifférenciés errer sans repères, pendant qu’on stigmatise la montée de l’incivilité et de la violence. Dans nos cités, on regarde se déliter les services publics et le tissu associatif, tout en dénonçant la main mise des intégrismes et des réseaux clandestins sur notre jeunesse.

Sur le plan idéologique, les choses ne sont pas plus claires : les pédagogues et les cliniciens qui travaillent obstinément sur l’accès du sujet à la pensée réflexive et à la maîtrise de soi sont considérés comme de dangereux démagogues, tandis que les tenants de la pensée magique poursuivent sans sourciller leurs injonctions : « Y a qu’à les faire taire et les mettre au travail ! Y a qu’à sanctionner les fortes têtes et exclure les gêneurs ! Y a qu’à revenir aux bonnes vieilles méthodes ! »… Ceux et celles qui tentent, au quotidien, de permettre l’accès à la parole et au langage, de favoriser la découverte d’une culture exigeante et l’implication dans des projets constructifs sont tenus pour responsables de ce contre quoi ils luttent. Marginalisés, ils sont contraints à la défensive. Sans véritables moyens, ils doivent se justifier de ne pas être capables de faire des miracles là où tous les autres ont, depuis longtemps, démissionné…

De l’enfant-objet à l’enfant-sujet

Jacques Lévine et ses collaborateurs ne croient pas aux miracles. Mais ils croient en l’éducation. Ils n’ont jamais confondu respect de l’enfant et puérolâtrie, écoute de l’autre et abstention pédagogique, alliance et complicité. Ils affirment qu’il faut faire alliance avec l’enfant, non pour renoncer à la faire grandir en s’abîmant avec lui dans la facilité, mais, au contraire, pour l’aider à se dépasser. Ils savent que les tentations de régression menacent toujours et que « la pensée doit gagner la bataille contre le corps primaire », ce corps qui jouit d’exercer son pouvoir et d’assouvir ses pulsions jusqu’à la barbarie. Ils ont travaillé avec des enfants de toutes sortes et nous montrent que, si rien n’est simple, tout est possible. Tout est possible dès lors que l’on parie sur l’humain et que l’on cherche les moyens pour le faire advenir.

Car, ne nous y trompons pas : « l’enfant philosophe », c’est « un enfant à hauteur d’humanité », un être certes non achevé, mais qui s’exhausse déjà au-dessus de l’infantile et accède à « l’humaine condition ». C’est un enfant capable de se penser lui-même et de se penser dans le monde. Un enfant capable de se vivre comme un habitant de la terre, porteur d’inévitables et nécessaires contradictions, mais avec ce pouvoir extraordinaire qu’est la pensée.

Or, reconnaître et instituer l’enfant comme « être de pensée » est aujourd’hui une urgence absolue : c’est lui permettre de redevenir sujet quand tout, autour de lui, conspire à en faire un objet. Objet des désirs des adultes qui veulent combler leurs manques à travers lui. Objet des manipulations des marchands qui ne voient en lui qu’une pulsion d’achat. Objet de l’attention des médias qui ne cherchent qu’à le tenir sous hypnose. Objet des statisticiens de toutes sortes qui le réduisent systématiquement à des performances quantifiables. Objet des dépisteurs et des testeurs en tout genre qui ne s’attachent qu’à « réparer » des dysfonctionnements isolés et s’interdisent ainsi de l’accompagner vers la liberté…

Contre toutes ces réifications, Jacques Lévine propose simultanément de postuler et d’instituer l’enfant comme « philosophe ». Simultanément : tout est là.

Le dispositif et l’éthique

Car on peut postuler l’enfant-philosophe sans, pour autant, lui permettre d’accéder à la parole, au débat avec autrui, à la décentration et à la pensée argumentée. On peut postuler l’enfant-philosophe comme on postule l’enfant-artiste, en se contentant de s’émerveiller du développement « naturel » de ses aptitudes innées, en criant au génie devant ses moindres mots comme devant ses premiers gribouillages… On verra très vite que les auteurs de ce livre ne participent pas de ce spontanéisme naïf qui confond l’enfance avec un exotisme de pacotille et finit toujours par de terribles déceptions. Pas question pour eux d’abandonner l’enfant à lui-même en se contentant de savourer ses bons mots, jusqu’au jour où on le déclarera sans intérêt parce qu’il n’amusera plus les adultes qui l’avaient pris comme hochet. Pas question, non plus, de totémiser « la pensée enfantine », censée accéder à une vérité inaccessible aux aînés, avant de manifester systématiquement sa déception devant le conformisme de celui qui grandit... Les auteurs de ce livre savent que postuler l’enfant-philosophe sans travailler concrètement à l’élaboration de dispositifs qui lui permettent de penser, de s’exhausser au-dessus du ses pulsions primaires, c’est constater, un jour ou l’autre, qu’il n’est pas à la hauteur de nos attentes et être condamné à brûler ce qu’on a adoré.

Mais, symétriquement, Jacques Lévine et ses collaborateurs ne font pas du dispositif une machinerie didactique qui produirait de la pensée au terme de savantes combinaisons taxonomiques. Ils échappent à cette illusion dans laquelle s’est si souvent empêtrée la pédagogie : produire de la liberté avec de la contrainte, confondre l’intentionnalité d’une pensée qui se développe avec l’ensemble des outils qu’elle utilise et des opérations mentales qu’elle met en œuvre, concevoir la conscience sur le modèle de « l’homme machine » ou de « l’enfant computeur »… Si les auteurs ont élaboré avec soin un protocole, s’ils tiennent à expliciter leurs choix méthodologiques et à préciser les conditions concrètes de réussite de leur projet, ils n’en affirment pas moins que l’essentiel se joue « ailleurs ». Non dans l’ineffable ou le charisme de l’adulte, mais sur la scène de ce qu’il faut bien appeler une « éthique éducative ». Dans une reconnaissance qui précède la connaissance. Dans la considération due à l’enfant-personne, dans la confiance active qui lui est faite, dans l’effort pour accéder, au-delà et en deçà de tous les clichés, à la fabuleuse intelligence d’une pensée qui s’ébauche.

Ce qui nous est donné à voir ici est donc, à proprement parler et au sens historique du terme, une pédagogie. Comme Pestalozzi, comme Korczak, comme Montessori, Jacques Lévine associe des outils et une éthique, des dispositifs didactiques et un projet philosophique. Il sait et montre que l’éducation est, tout à la fois, action précise sur des enfants concrets et projet pour l’humanité tout entière. Il articule avec un rare bonheur – et le mot est ici employé à dessein – le respect de la singularité de chacun et l’aspiration à l’universalité. Mieux, il montre que c’est dans le premier que se découvre la seconde et grâce à la seconde que peut s’exprimer le premier. L’intime et l’universel se répondent, s’appellent réciproquement et permettent d’ « entrer dans le monde des fondamentaux anthropologiques ».

La pédagogie refuse tout préalable

Comme toutes les grandes figures de la pédagogie, Jacques Lévine refuse de subordonner la reconnaissance du sujet à de quelconques préalables. S’il dénonce ce qu’il nomme si justement « l’impatience de l’égalisation », qui ignore les différences et interdit l’accompagnement personnalisé, il n’en affirme pas moins l’éducabilité philosophique de tous les enfants : tous les enfants peuvent accéder à la pensée, dialoguer avec les autres et avec eux-mêmes, mettre en délibération leurs réflexions spontanées, tenter d’articuler leurs pulsions narcissiques et le respect des règles du vivre et de l’apprendre ensemble. Tous les enfants sont appelés à l’humanité.

Ainsi la maturité, et même « l’âge de raison », ne sont pas des préalables à la richesse et à l’intensité de la vie psychique : l’enfant rencontre, très tôt et avec la même force que les adultes, des questions aussi complexes et difficiles que la solitude, le bonheur, l’injustice, le pouvoir, la mort… Il éprouve, très vite, la contradiction fondatrice entre le désir d’être aimé et la peur d’être « mangé »… Il se pose, très jeune, le problème du sens de sa propre existence et de la présence des hommes dans le monde. L’enfant ne souffre pas « en plus petit » que nous quand il a du chagrin. Il n’admire pas en miniature. Il ne ressent pas la honte ou la joie comme dans une bande dessinée alors que nous autres, adultes, aurions accédé aux subtilités de la littérature. L’enfant vit pleinement. Et cette reconnaissance inconditionnelle fonde la volonté de lui permettre d’apprendre à penser. Le matériau est là : même si sa verbalisation est tâtonnante, l’enfant peut avancer, se saisir de ce qui se passe en lui, tenter de l’exprimer, s’efforcer de se comprendre et de comprendre.

On voit là à quel point la pédagogie de Jacques Lévine est à mille lieues de l’affirmation du primat de l’exercice systématique et de l’entraînement mécanique sur l’activité porteuse de sens. Contre tous ceux qui renvoient toujours à plus tard la prise en compte de l’humain, il affirme la nécessité de reconnaître l’humain d’emblée. Le petit d’homme exige qu’on soit de plain-pied dans l’éducation, qu’on récuse cette hypothèse absurde d’un dressage préalable qui ne ferait naître la conscience et émerger le sujet qu’au terme d’un conditionnement systématique… terme finalement toujours reculé et, parfois même, aboli. On sait bien, en effet, que, pour certains de nos contemporains, l’enfant n’est jamais assez dressé et l’adulte jamais assez docile. Le culte des préalables aboutit alors à la négation même de l’entreprise éducative. Et, finalement, au renoncement à l’humain.

Jacques Lévine, lui, ne renonce pas. Bien au contraire. Il veut l’enfant philosophe et nous donne les moyens pour qu’il le devienne. Dans ce temps de toutes les confusions, il est, pour nous, porteur d’espérance.

Philippe Meirieu

Professeur à l’université LUMIERE-Lyon 2

Préface de L’ENFANT PHILOSOPHE, AVENIR DE L’HUMANITE, publié aux éditions ESF en octobre 2008


Disparition de Jacques Lévine : sur le site des Cahiers pédagogiques

Ce 24 Octobre, Jacques Lévine nous a quittés.

vendredi 24 octobre 2008

Disciple d’Henri Wallon, docteur en psychologie et psychanalyste, pendant toute sa vie, et jusqu’à ses derniers jours, Jacques a mis sa générosité, son énergie, son inventivité et son intelligence au service des enfants en milieu scolaire et donc aussi au service des enseignants. Tous ceux qui l’ont entendu et qui l’ont approché en restent marqués.

Sa personne physique, atteinte depuis plusieurs années, disparaît. Sa présence affective, chaleureuse et pétillante d’humour, nous manquera longtemps. Mais sa pensée et ses écrits nous restent, avec le devoir de les prolonger, de les faire vivre sans les figer (ce qui serait la pire infidélité à lui faire), de les transmettre à notre tour.

Jacques Lévine a beaucoup semé, puis s’est éteint. Voici venu le temps des récoltes, si nous savons, avec Jeanne Moll, co-fondatrice avec Jacques de l’AGSAS et nouvelle présidente pour lui succéder, faire vivre un héritage d’une extrême richesse.

Cécile Delannoy, ancienne réactrice en chef des Cahiers pédagogiques.

( lire la suite sur le site du CRAP)

L’association AGSAS : ICI


Non à la disparition des aides spécialisées à l’école ! (Dernier texte de J. Lévine sur le site de P. Meirieu)

Jacques Lévine
Vendredi 3 octobre 2008

Le projet de la loi de finances qui propose la suppression des postes
spécialisées ne me paraît pas sérieux, et relève d’une méconnaissance de ce que sont les difficultés possibles qu’un enfant peut rencontrer dans ses apprentissages. Notre Ministre, s’il soutient cette mesure, risque de se laisser prendre à son jeu d’apprenti sorcier. Dans ce poème de Goethe mis en musique par Paul Dukas, un apprenti sorcier tente d’animer un balai pour que ce dernier effectue la besogne que son maître, parti faire une course, lui a assignée. Il réussit à animer le balai mais celui-ci s’emballe et le héros ne sait plus comment l’arrêter et le fend donc avec une hache. Le balai s’arrête sur le moment, mais les morceaux forment chacun un nouveau balai et la ronde repart de plus belle. L’apprenti, qui avait déjà du mal à contrôler un balai, doit
maintenant faire face à des centaines de balais. Le sorcier arrive enfin et
répare les dégâts provoqués par l’apprenti.

Mr Darcos vise-t-il une multiplication de ces "classes batailles" où les
enfants sont dans l’opposition, dans une colère, avec un sentiment d’injustice ? L’échec scolaire, même minime, désapproprie l’enfant d’une partie de son Moi. Le Soutien au soutien est fondé sur l’idée que l’enfant a besoin de saisir ce qui se passe en lui dans les moments où il est en rupture avec le milieu scolaire. Il a besoin de saisir, comme dans un miroir, ce dont il est victime, et surtout, de se sentir reconnu dans le dommage qu’il subit. La vie est une bataille avec des forces positives et négatives, et l’enfant a parfois besoin d’être accompagné pour découvrir ces forces positives, pour faire face à l’adversité, inhérente à tout parcours scolaire.

A partir de là, il a besoin que nous regardions de près la nature de ces
dommages. L’une des méthodes pour y parvenir est le retour à ce qui s’est passé dans le milieu familial ou scolaire, ou intime, et à partir de cette marche en arrière, il peut devenir possible de pratiquer une marche en avant pour organiser une dimension positive du moi. Si on ne fait pas ça, on enlève aux enfants une substance essentielle : l’espoir d’une plus-value, de retrouver une considération en eux-mêmes.

L’aide spécialisée est une écoute de ce qui s’est cassé, de la partie
"accidentée" du Moi, sans connotation péjorative, pour engager un travail de réparation en s’appuyant sur la partie intacte du Moi et à partir de l’établissement d’une relation de coopération.

Alors que les rééducateurs, de par leur formation, et la conception
même de leur travail, connaissent ces dysfonctionnements réels ou
potentiels, les institutionnels considèrent ces dysfonctionnements comme secondaires, susceptibles d’améliorations ultra rapides, et pouvant être prises en charge par des personnes formées selon des normes de transmission qui s’avèrent inefficaces lorsqu’il faut les moduler. Le risque est la dévalorisation de l’enfant si on ne lui permet pas de puiser les atouts qui sont en lui, et ce sont des opérations qui ne sont pas réversibles.

Le Ministre de l’Education nationale parlait de redonner confiance à
l’élève en difficulté à travers les actions de soutien mises en place par les
enseignants, mais on ne permettra qu’un artefact de confiance en soi si on s’en tient à une approche comportementaliste, sans travailler à une
réappropriation du Moi, et pas seulement le Moi scolaire. Qui va
accompagner ces enfants qui se trouvent devant un système d’appartenance scolaire si éloigné du système familial, qu’ils ne peuvent s’y inscrire ? Ils arrivent avec de la honte ou de l’arrogance, et ce n’est pas un soutien basé sur le scolaire qui va les aider. Ils ont besoin que des adultes reconnaissent leurs appréhensions, et c’est en posant ce regard sur eux que les rééducateurs vont ouvrir des pistes de travail. Il faut "envisager", regarder ce qu’il y a sous ces comportements. On ne peut occulter le vécu des enfants, ni le considérer comme une fatalité : "ça passera" . Nous connaissons le risque possible : "ça cassera" !

Vouloir faire l’économie des rééducateurs et de leurs savoirs, de leur
connaissance précise des obstacles que rencontrent les enfants ne peut que mener à des impasses et aboutir à un résultat exactement inverse de celui qu’on fait miroiter.
Il est possible de recenser les outils de prévention, et les outils de
remédiation des personnels spécialisés pour voir combien ils feront défaut à l’école toute entière, et aux élèves les plus en difficulté. Ce sont des dispositifs qui s’appuient sur une acceptation de l’autre tel qu’il est, pour construire avec lui et les partenaires éducatifs un projet qui permettra de l’accompagner dans son devenir d’élève.

Il est encore temps d’abandonner ce projet de liquidation et
d’envisager, avec toutes les parties intéressées, une concertation sérieuse en ne se souciant que du profit des enfants, et non de celui que l’administration pourrait en tirer.