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Un livre : L’intelligence de l’enfant. L’empreinte du social ; un article : dénaturaliser l’intelligence

Extrait d’un article sur le site de l’observatoire des inégalités

lundi 14 juillet 2008, par CGT Educ’Action 94

Quelques mois avant que l’état français ne fasse voter en catimini une loi donnant la possibilité d’organiser des enseignements par regroupement des élèves en fonction de leur sexe - ce qui équivaut à la possibilité de fin de la mixité à l’école - Marie Duru-Bellat (sociologue de l’éducation, chercheuse à l’Iredu-CNRS, professeur à l’université de Bourgogne ) et Martine Fournier ( rédactrice scientifique au magazine Sciences Humaines) publient un livre "L’intelligence de l’enfant. L’empreinte du social".

A l’heure où les théories naturalistes et autres théories réactionnaires ( voir à ce sujet l’article de la CGT Educ Action 94 : Mixité des sexes à l’école : les thèses "naturalistes" auraient-elles gagné l’état français ? Les concepts réactionnaires de certains groupes religieux américains feraient-ils des petits en France ? se répendent de plus en plus en Europe et refont surface, ce livre est l’antithèse de ces concepts d’un autre âge !

A découvrir absolument !


Extraits de l’article "Dénaturaliser l’intelligence" sur le site de l’observatoire des inégalités :

L’intelligence est volontiers présentée comme innée, alors que les sciences humaines démontrent comment elle provient aussi d’un contexte social. Préface du livre L’intelligence de l’enfant. L’empreinte du social, de Marie Duru-Bellat et Martine Fournier.

C’est la vocation naturelle des sciences humaines et sociales que de démontrer comment sont fabriqués les faits sociaux que nous percevons volontiers comme naturels. Mais dans certains cas, comme en ce qui concerne l’intelligence, il s’agit d’une tâche à reprendre sans cesse, tant sont lourds les enjeux sociaux de sa naturalisation.

L’intelligence de l’enfant, voilà une question perçue par tous comme relevant sans discussion de la psychologie. Moins univoque et moins net est ce que l’on peut aujourd’hui considérer comme l’acquis de cette discipline (...) D’un côté (...) l’affaire semble entendue quant au fait que le QI doit être discuté, que l’intelligence est quelque chose de bien plus vaste que ce que ce test appréhende et que la mesure de cette dernière reste donc des plus délicates ; affaire entendue aussi, le fait qu’en la matière, l’inné se mêle inextricablement à l’acquis et que la plasticité cérébrale, aujourd’hui avérée, vient interdire tout fatalisme génétique. Pourtant, le paysage de la psychologie reste très clivé : d’un côté, les chercheurs travaillent dans leurs laboratoires, chacun dans leur spécialité (psychologues de l’enfant, psychologue de la cognition…) sur le fonctionnement de l’intelligence et son développement chez l’enfant. De l’autre, dans le monde des praticiens, les cliniciens continuent à administrer des tests de QI, même s’ils y mettent de plus en plus de précautions, avec le souci prioritaire de satisfaire une demande sociale axée sur la réussite ou l’épanouissement de leurs jeunes clients. Recherche de mécanismes fondamentaux d’un côté, poussée par une logique scientifique, pratique clinique de l’ autre, poussée par une logique sociale.

Un QI jamais anodin…

Car la « demande sociale » est bien là, pressante, dans un contexte où mesurer très tôt les compétences de l’enfant apparaît comme un enjeu capital. De nombreuses publicités en attestent, pour des associations ou des ouvrages qui se proposent d’effectuer ces précieuses mesures qui vous diront qui vous êtes ou qui est votre enfant, et ce qu’il est donc permis d’espérer… Sur internet, le site « Douance » par exemple, s’annonce comme un « site complet présentant l’état actuel de la recherche scientifique sur l‘intelligence, le QI et le surdouement ». Voué aux parents d’enfants dits précoces, il diffuse aussi toutes les données pouvant suggérer l’existence de différences innées d’intelligence (avec une référence quasi exclusive aux tests de QI) entre groupes sociaux, ethniques ou entre les sexes. On y trouve des chiffres sur les inégalités entre noirs et blancs aux Etats-Unis, entre enfants de cadre et enfants de milieu plus modeste, comme si l’interprétation en était immédiate et non problématique, comme s’il s’agissait de données aussi indiscutables que leur taille moyenne… On y trouve aussi de nombreuses corrélations, elles aussi présentées sans commentaire, entre le QI et le niveau d’agressivité à l’école primaire ou encore les QI moyens de populations « particulières » telles que les criminels, les schizophrènes, ou encore les enfants qui ont beaucoup pleuré dans leur petite enfance… Enfin, le site se fait l’écho de chercheurs connus pour leurs positions pro-hérédité, tels que Jensen et Murray [1], et critique les recherches qui, au contraire, concluent sans réserve à l’influence de l’environnement, sur la base d’études sur les enfants adoptés par exemple. La discussion se veut scientifique, et de nombreuses références sont convoquées, mais elle reste très orientée et nombre de points soulevés avec raison pour critiquer les travaux des « environnementalistes » (faiblesse et non représentativité des échantillons d’enfants concernés notamment) valent aussi, sinon plus, pour les travaux des « héréditaristes », ceux de Jensen ou tous ceux sur les jumeaux. Au total, le ton très défensif de ce site montre qu’il ne s’agit pas là de purs débats scientifiques !

L’intelligence comme fondement des hiérarchies sociales

(...) Les enjeux idéologiques et politiques qui sous-tendent la définition, la mesure et l’appréhension des conditions de développement de l’intelligence. La sociologie souligne à l’envi que si la définition de l’intelligence varie d’une société à l’autre et au sein même d’une société, c’est bien parce que, comme tous les biens symboliques (la beauté, le charisme…), l’intelligence n’existe que si les autres reconnaissent que vous en êtes dotés. Les psychologues sociaux quant à eux, montrent que l’intelligence est avant tout un jugement de valeur que l’on porte sur autrui, un « label de qualité » en quelque sorte qui amène à conclure que telle personne « vaut » mieux que telle autre. Le jugement social est donc primordial en la matière. Ceci devrait évidemment interdire tout déterminisme génétique (même si c’est, nous le verrons, une tentation récurrente), puisqu’on voit mal comment un gène pourrait incarner et transmettre un jugement social situé et daté, et donc relativement arbitraire.

La portée de ce jugement est de plus en plus décisive dans des sociétés qui font reposer leurs hiérarchies non plus sur des héritages familiaux dénoncés comme injustes, mais bien sur les mérites manifestés par les individus. Le sociologue britannique M. Young a décrit le premier les fondements (et aussi les dérives possibles) de ces sociétés qui ont rejeté l’aristocratie pour la méritocratie et ses promesses. Mais comment appréhender les mérites ? Ce n’est pas un hasard si la notion d’aptitude a fait son apparition au 19ème siècle, quand il est devenu nécessaire de justifier les inégalités qui perduraient, alors même que depuis la Révolution les individus étaient censés être tous égaux : en invoquant les aptitudes, on allait substituer une causalité individuelle à une causalité sociale. Ce n’est pas un hasard non plus si la mesure des aptitudes et celle de l’intelligence ont été si centrales chez les premiers praticiens de l’orientation, au début du 20ème siècle, qui espéraient bien aller, grâce à la détection scientifique que permettaient les tests, vers une société plus juste … L’époque s’y prêtait, la science –en l’occurrence la toute jeune psychologie- semblait prometteuse pour décréter sans contestation possible les mérites de chacun et qui mérite quoi.

L’enjeu de ce diagnostic est évidemment très important, car toute société se doit de justifier ses hiérarchies, les différences de conditions offertes à ses membres, bref les inégalités qui y perdurent au-delà du principe d’égalité de tous. Dans ces conditions, on comprend la tournure prise par la mesure de l’intelligence. Dès lors qu’il s’agissait avant tout de classer les individus (au départ les jeunes enfants, pour orienter les plus faibles d’entre eux vers l’enseignement spécialisé), il était commode d’invoquer une dimension unique et fédérative, même si chacun convient que tous les individus diffèrent sous des angles variés (certains sont, aussi, plus chaleureux, plus toniques, plus sages…) : ce fût l’intelligence. Avec à la clé un risque de « réification » bien loin de la prudence d’un Alfred Binet lorsqu’il inventa le QI : avec son collègue Simon, ils insistaient sur le fait que leur test ne donnait qu’un classement, même si, ajoutaient-ils, « pour les besoins de la pratique, ce classement équivaut à une mesure » [2]. De manière similaire, on comprend aisément, et là encore même si ce n’était pas dans les intentions des psychologues pionniers des tests, que -un certain scientisme de la jeune psychologie aidant- l’intelligence ait revêtue une tournure volontiers biologisante, étant parfois, tout comme la taille ou la couleur des yeux, assimilée à un héritage génétique.

Retour au naturalisme…

Quoi de plus commode, pour les sociétés, que le recours à la nature pour justifier les inégalités, et notamment entre les races ou entre les sexes ? Ces dernières apparaissent alors comme « programmées » -par la Providence ou la nature, par génétique dira-t-on aujourd’hui-, et non comme le produit de rapports sociaux. En particulier, le « racisme de l’intelligence » [3], ou le sexisme du cerveau sont des tentations récurrentes par lesquelles les « dominants » s’efforcent de justifier leur position par l’essence supérieure qui serait la leur. Comme le rappelle Bourdieu à propos du sexisme [4], « il vise à imputer des différences sociales historiquement instituées à une nature biologique fonctionnant comme une essence d’où se déduisent implacablement tous les actes de l’existence ». C’est d’autant plus tentant aujourd’hui que les neurosciences en plein développement (ou encore la sociobiologie) semblent parfois apporter quelques arguments sur un plateau... Sur les questions d’apprentissage, le sociologue Bernard Lahire [5] s’émeut ainsi de la forte prégnance des approches des sciences cognitives : ne risque-t-on pas d’admettre que les apprentissages et plus largement le fonctionnement intellectuel relèvent de processus universels propres à une nature humaine, avec certes quelques variations culturelles laissées en pâture aux sociologues ? Le risque, ce serait celui d’une « naturalisation de l’esprit ». …

Au-delà de ces craintes, il n’empêche : aujourd’hui, l’« héréditarisme génétique en matière sociale », qui amenait certains à considérer au 19ième siècle que les ouvriers étaient une race inférieure de par leur bagage génétique, apparaît comme une monstruosité. Aujourd’hui, disqualifier des groupes dans leur ensemble est largement considéré comme politiquement incorrect, à des degrés divers selon les pays. Ceci vaut du moins en ce qui concerne les « races », les classes sociales ou encore les orientations sexuelles. Mais c’est beaucoup moins vrai pour ce qui est des différences hommes/femmes où l’invocation de la nature est volontiers tolérée : on ne s’émeut guère de propos qui feraient bondir si on remplaçait hommes/femmes par blancs ou noirs !

Quoi qu’il en soit, la nécessité de justifier les inégalités demeure. Et dans les sociétés modernes de plus en plus compétitives, la performance individuelle s’impose comme le modèle de justice seul à même de fonder les hiérarchies. D’où le rôle central de l’école, où, depuis leur plus tendre enfance, les individus vont être exposés à des classements. Mais sur quoi reposent ces classements ? Pour Bourdieu, « le classement scolaire est un classement social euphémisé, donc naturalisé… tendant à transformer les différences de classe en différences d’ « intelligence », de « don », c’est-à-dire en différences de nature », avec, ajoute-t-il plus loin, la sanction de la science. Le diplôme et le « don » (le mérite dirait-on aujourd’hui) qu’il prétend révéler, deviendraient-ils alors le vecteur d’un nouveau racisme ?

Le mérite individuel, un modèle de justice ?

Une chose est sûre, l’expérience des inégalités est de plus en plus individualisée [6] . Elle est aussi de plus en plus vécue sur le mode psychologique : chacun pense qu’il n’a que ce qu’il mérite et, in fine, les rapports de domination, cruels au niveau individuel, ne sont pas contestés au niveau collectif. Le sociologue doit cependant défendre l’analyse du social qui est sa marque de fabrique. Car il n’est pas anodin, sur ces questions, de faire l’impasse sur le social. Par exemple, pour expliquer la délinquance ou l’échec scolaire, d’oublier de prendre en compte les caractéristiques des familles ou des quartiers dans lesquels les enfants ont grandi : dès lors que la société libérale et méritocratique ne considère que des individus dotés de qualités intrinsèques, tout écart à la norme (délinquance ou échec scolaire) ne peut que faire l’objet d’une lecture morale. Réciproquement, pour qui lit les conduites comme relevant toujours et entièrement de la seule responsabilité individuelle, situer socialement ces conduites -invoquer une causalité sociale- reviendrait à « excuser » les personnes. Certains chercheurs pointent la « psychologisation rampante de la question sociale » ou du malaise social, qui accompagne cette promotion de l’individu délivré des contraintes (mais aussi des protections) du collectif. La question des qualités individuelles et notamment de l’intelligence est centrale en la matière : on expliquera toutes les difficultés des élèves par des inaptitudes, des « troubles » [7], des problèmes personnels, en oubliant le contexte social, familial et scolaire, dans lequel celles-ci s’expriment (ce qui explique d’ailleurs que ces paramètres « psychologiques » sont très inégalement répartis selon les milieux sociaux). La détection des plus méritants, fer de lance de la discrimination positive, participe de ce déni du social, puisque les talents sont susceptibles d’éclore et d’être exploités partout et par tous, sans problème… il suffit de le vouloir !

Interroger la méritocratie

Aujourd’hui, alors que les inégalités scolaires ne s’estompent guère, le discours sur le mérite reprend de la vigueur, de même que le thème de l’égalité des chances, qui entend moraliser la compétition pour l’accès aux meilleures places. Il s’agit avant tout d’instaurer une concurrence « non faussée » face à des inégalités entre positions qui ne sont pas discutées et, au contraire, n’en paraîtront que plus légitimes. A cet égard, même si la mission première du sociologue est de montrer l’empreinte profonde du social sur les capacités et les performances des individus, il se doit aussi de puiser dans l’héritage des philosophes de la justice : cette société plus compétitive est-elle au final plus juste ? Ne faut-il pas préserver des « sphères de justice » distinctes où ce modèle de la performance ne jouerait plus [8] ? Et l’école ne devrait-elle pas, paradoxalement peut-être, être le lieu privilégié de cette reconnaissance hors mérite, si elle ne sacrifiait pas l’éducation au classement ? ( lire la suite...)